Un Astrophysicien.

Poche :

Collection Champs, Flammarion, 1995

4ème de couverture :

Trinh Xuan Thuan a donné, dans La Mélodie secrète (Fayard), un magistral compte rendu de ce que peut dire l'astrophysique aujourd'hui. Son exigence de ne pas éluder les grandes interrogations de l'homme rend nécessaire, au-delà du merveilleux conteur, la découverte de l'homme de science et du bouddhiste. Cette nécessité est d'autant plus grande que des géants de la physique contemporaine, tel Schrödinger, ont plaidé pour une unité de pensée entre la science et les croyances d'Extrême-Orient. Comment Thuan concilie-t-il sa science et sa croyance ? Mais aussi comment l'astrophysicien voit-il l'évolution de son domaine ? Quels furent les conjectures, les essais, les succès et les échecs des différents modèles qui furent proposés ces dernières années ?

Extraits

Jacques Vauthier : Thuan, nous allons parler de votre domaine, l'astrophysique, mais aussi en particulier des chemins qui vous y ont amené. Vous êtes né au Viet-Nam en 1948, et vous l'avez quitté en 1966 pour aller poursuivre des études brillantes dans deux des plus grandes universités scientifiques américaines. Est-ce que les bouleversements que traversait votre pays à ce moment-là ont eu une influence directe sur votre vie ?
 

Trinh Xuan Thuan : Oui, bien sûr. Je suis né à Hanoï, capitale administrative du Tonkin. Souvenez-vous, sous la colonisation française, le Viet-Nam était divisé en trois provinces, le Tonkin au nord, l'Annam au centre et la Cochinchine au sud. Pendant ma petite enfance, la guerre anti-colonialiste de Ho Chi Minh contre les Français battait son plein. Je n'ai pas beaucoup de souvenirs de cette période parce que j'étais trop petit, mais j'ai clairement en mémoire l'année 1954 où mes parents ont dû quitter le nord et se sont installés au sud en abandonnant tout pour échapper au régime communiste. En effet, après la défaite de Dien Bien Phu qui mit fin à la colonisation française, le traité de Genève divisa le Viet-Nam en deux en établissant une frontière au niveau du 17` parallèle. Le régime communiste d'Ho Chi Minh fut établi au nord, le régime pro-américain de Ngo Dinh Diem au sud. Ce traité prévoyait des élections générales afin d'élire un seul gouvernement dans tout le pays. Les Etats-Unis s'y opposèrent car si Ho Chi Minh l'emportait le Viet-Nam tout entier deviendrait communiste. Ce fut la cause de la guerre terrible qui suivit.

JV : Ce sont donc ces événements qui vous ont amené à Saigon où vous avez fait vos études secondaires.

TXT : Oui, et mon père, qui était haut fonctionnaire, est reparti de zéro. Il s'est d'abord installé à Dalat, petite ville balnéaire où je suis entré au lycée Yersin. Puis il a été muté à Saigon où j'ai continué mes études secondaires au lycée Jean-Jacques-Rousseau, l'ancien lycée Chasseloup-Laubat.

JV : J'ai cru comprendre que vous étiez un excellent élève.

TXT : J'ai passé mon bac en 1966 avec la mention « très bien », C'est vrai, j'étais bon élève. Je réussissais aussi bien en littérature et en philosophie qu'en mathématiques ou en physique. Mes professeurs m'ont d'ailleurs fait passer en même temps le Concours général des lycées français en maths et en littérature. Je n'avais a priori aucune préférence, mais j'avais quand même déjà une certaine attirance vers les sciences. Mon esprit se posait des questions. J'aimais bien essayer de comprendre le comment et le pourquoi des choses.

JV : Est-ce votre père qui a suscité votre vocation de scientifique ?

TXT : Pas du tout. Mon père était magistrat et n'avait pas d'affinité spéciale pour la science, mais il m'aidait beaucoup dans mes études. Il m'encourageait dans toutes mes curiosités intellectuelles. Nous avions tous les deux de longues conversations sur des sujets très variés. Et puis, la bibliothèque de la maison était très riche, essentiellement remplie d'œuvres littéraires, surtout des œuvres d'auteurs français. J'allais aussi très souvent au Centre culturel français emprunter des livres. Je me souviens de mes lectures d'enfance, tous vos grands classiques : Victor Hugo, Hector Malo, Alexandre Dumas, Jules Verne, Guy de Maupassant... J'aimais également les auteurs anglais traduits en français : Conan Doyle et son Sherlock Holmes. Le goût des sciences m'a plutôt été donné au lycée par mes professeurs et par mes lectures.

JV : Comment viviez-vous dans ce contexte de guerre ?

TXT : J'ai quitté le Viet-Nam en 1966. La guerre n'avait pas encore atteint son paroxysme. Les Américains avaient pourtant déjà sur place un contingent d'environ 500 000 soldats, mais Saigon était finalement assez protégé. La vie se déroulait normalement : l'école, les sorties avec les copains, le marché avec ma mère... On sentait malgré tout une atmosphère de guerre. Il y avait des barbelés partout, surtout autour des bâtiments américains, leur ambassade, leur centre culturel...et de temps en temps on entendait des explosions provoquées par des attentats terroristes. Par intermittence, au loin, il y avait des bombardements terribles de B52. Des chapelets de bombes tombaient du ciel, on voyait un grand rougeoiement à l'horizon et la terre tremblait. Mais je ne pourrais pas dire que j'ai été directement touché par la guerre. J'étais l'aîné de la famille, le seul garçon ; je n'avais donc pas de frère sur le front, et, moi-même, j'avais un sursis pour me permettre de poursuivre mes études.
J'ai pourtant été très impressionné par deux coups d'État que j'ai vécus en direct car notre maison était à proximité du palais présidentiel. Des soldats rebelles soutenus par la CIA ont essayé de renverser le régime Ngo Dinh Diern qui ne convenait plus aux Américains. Le premier a échoué, mais le second a réussi et Ngo Dinh Diem a été tué.
Je me souviendrai toujours de cette nuit de novembre 1963 où, tapis dans une tranchée creusée en hâte dans notre jardin, nous entendions le bruit des canons, des tanks et des mitraillettes. Les balles sifflaient à ras du sol, au-dessus de notre tête, toute la nuit, et c'est vraiment par miracle que notre maison a été épargnée cette fois-là.
Ce conflit est arrivé à son paroxysme deux ans après mon départ, en 1968. Il y a eu la fameuse attaque du Têt. Les Viet Congs se sont même emparés pendant quelques jours de l'ambassade américaine, ce qui a d'ailleurs mis le point final à l'engagement du peuple américain dans cette guerre. Ce fut pour eux un choc psychologique terrible. Les politiciens clamaient qu'ils étaient en train de gagner, qu'ils étaient enfin au bout du tunnel, et voilà que le drapeau Viet Cong flottait sur leur ambassade à Saïgon ! C'était un coup formidable d'Ho Chi Minh 1 Un obus de mortier est tombé sur notre maison, causant beaucoup de dégâts. Par miracle, personne ne fut blessé.

Edition étrangère


- Vietnamese edition, Tia Sáng & Nhà xuat ban Tre (2001)