Une nuit


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Figaro 20 octobre 2017

LE FIGARO-21_22-OCT-17LE FIGARO-21_22-OCT-17-2LE FIGARO-21_22-OCT-17-3

Le Point 30 octobre 2017

Le-Point-3-10-2017

Pourquoi avoir voulu raconter une nuit ?

Quand on parle d’astronomie, les gens ne sont pas conscients de ce qu’un astrophysicien fait réellement dans son travail. Mon éditrice Sophie de Sivry m’a proposé de décrire une nuit dans un observatoire, et j’ai choisi celui du volcan endormi Mauna Kea, à Hawaï, un des plus beaux sites du monde à 4200 mètres d’altitude. Dans l’hémisphère nord, c’est un endroit incomparable pour l’observation du ciel . J’ai raconté une nuit de travail, avec toutes les réflexions que me suggère l’observation de l’univers. Mon domaine de recherche, c’est la formation et l’évolution des galaxies naines. Je les étudie car je pense qu’elles constituent les briques de l’univers. Les grandes galaxies massives, comme la Voie lactée, se forment en « cannibalisant » des plus petites. Les Grand et Petit Nuages de Magellan, deux galaxies naines satellites qui orbitent autour de la Voie lactée, vont ainsi être « englouties » par notre galaxie dans quelque 4 milliards d’années. Mais on a le temps d’y penser (rires).

La nuit débute par un "coucher" de soleil , la plus grande illusion qui ait jamais berné les hommes...

Le terme « coucher » est bien sûr trompeur, car ce n’est pas le mouvement du Soleil qui fait qu’il disparaît sous l’horizon, mais la rotation de la Terre. Ce mouvement quotidien apparent du Soleil a berné les hommes pendant 2000 ans car ils pensaient que la Terre était immobile au centre du monde et que tout tournait autour d’elle. Et il y a cette palette saisissante de tons  jaunes, rouges et orangés qui illumine le ciel juste avant que la nuit enveloppe le paysage. La couche de l’atmosphère terrestre, que j’appelle le fluide vital, est très mince, comme une peau d’orange. Quand le soleil est au zénith, la trajectoire de sa lumière pour parvenir à nos yeux rencontre relativement peu de molécules d’air et de particules. Mais quand le soleil est à l’horizon, il traverse bien plus d’atmosphère. Ces particules laissent passer le rouge, mais diffusent le bleu, ce qui fait que le ciel est de cette couleur, et que les couchers de soleil offrent un extraordinaire festival de teintes jaunes et orangées.

Comment est-ce, une nuit à Mauna Kea?

Les nuits d’observation sont programmées des mois à l’avance. Comme on est à 4200 mètres, j’ai souvent des migraines à cause du manque d’oxygène. Les processus mentaux ralentissent et il est difficile même de faire un simple calcul d’addition ou de soustraction. Du fait de ce que les physiciens nomment une « inversion de température », une immense mer de nuages entoure le volcan, juste au dessous du sommet. Mais au-dessus, l’air est pur car l’océan de nuages filtre toute humidité ou substance atmosphérique polluante. On est très loin de la pollution lumineuse, un fléau pour l’astronomie moderne qui a contaminé la majorité des sites.

Vous alertez sur les dégâts de la lumière artificielle qui nous coupe des étoiles...

Les Parisiens, comme un tiers de l’humanité, ne voient jamais la Voie lactée. Et plus de 80% de la population mondiale vit sous un ciel inondé par la lumière artificielle ! Nous avons perdu la connexion intime avec le cosmos. Nous ne vivons plus selon les rythmes de la nature comme le faisaient nos ancêtres. La perte de ce lien cosmique nous a amenés à négliger la Terre, notre berceau. Même dans un observatoire mythique comme celui du Mont Wilson à Los Angeles, l’étude des galaxies n’est plus possible. Cela me fend le coeur car c’est un des hauts lieux de l’histoire de l’astronomie. Edwin Hubble y a découvert en 1923 l’existence d’autres galaxies, et en 1929 l’expansion de l’univers. Heureusement, la résistance à la pollution lumineuse s’est organisée. L’idée d’établir des réserves de ciel étoilé, où la lumière artificielle serait rigoureusement contrôlée, a vu le jour. Au Québec, une zone protégée de 5500 kilomètres a été établie autour de l’observatoire du Mont-Mégantic. Un projet similaire a été lancé pour l’observatoire du pic du Midi en France. Cela nécessite une participation citoyenne des communes. Une telle initiative aide aussi la planète, avec moins d’énergie consommée. Je ne suis pas pour revenir à l’âge de pierre, mais nous devons essayer de réfréner notre désir insatiable de construire et d’illuminer afin de redonner aux jeunes générations le contact avec le ciel.

Vous confiez qu’enfant, vos nuits étaient angoissantes…

Je suis né à Hanoï, et à l’âge de six ans, mon père, ayant été un haut fonctionnaire dans l’administration coloniale française, a quitté le Nord communiste d’Hô Chi Minh et déménagé toute la famille à Saigon. J’ai grandi au Sud Vietnam, et j’ai vécu la guerre américaine.  Je me souviens des B52 qui faisaient rougeoyer l’horizon avec leurs chapelets de bombes, et de la terre qui tremblait. La nuit était alors pour moi synonyme de dangers et de menaces. Il était impossible de se promener la nuit dans la campagne sans avoir peur de balles perdues et de batailles rangées sur la route.

Avec votre habituel talent de vulgarisateur, vous racontez le destin de l’univers. Nos nuits et nos jours vont ainsi s’allonger du fait des marées....

Ces changements ne sont bien sûr pas perceptibles au cours d’une existence humaine. Le jour s’allonge de  0,002 secondes si on vit cent ans. Dans le passé, la Terre tournait plus vite, mais le va-et-vient des marées entraîne un frottement entre les océans et l’écorce terrestre, faisant perdre de l’énergie à la Terre et freinant sa rotation. Par ailleurs, la Lune et la Terre étaient aussi plus proches, mais notre satellite s’éloigne progressivement d’environ 3,8 centimètres par an, ce qui signifie que les mois s’allongent aussi. Dans 10 milliards d’années, un jour sera égal à un mois, soit 47 « jours » actuels. A ce moment, le Soleil sera déjà éteint depuis 5 milliards d’années et nous, l’humanité, n’existeront plus ou seront ailleurs (rires). Cela veut aussi dire que dans le futur, il n’y aura plus d’éclipse solaire totale, car le disque de la Lune, qui s’éloigne, va devenir de plus en plus petit. Aujourd’hui, la taille angulaire de la Lune et celle du Soleil coïncident à peu près. Dans le futur lointain, lors d’une eclipse, seule la partie centrale du Soleil sera éclipsée et il y aura un anneau de lumière tout autour.

Pour les Anciens, les étoiles étaient une constante, un repère. Mais l’astronomie nous a appris que non...

En les observant la nuit, les étoiles apparaissent comme des symboles de constance, nous reliant à une forme d’éternité. Mais tout est en fait impermanent. C’est vraiment la nouveauté du XXe siècle : on a appris que les étoiles naissent, vivent et meurent.  Dans 4,5 milliards d’années le Soleil aura épuisé son carburant d’hydrogène et d’hélium et deviendra une étoile morte appellée “naine blanche”.

Cela ne vous donne jamais le vertige ?

L’impermanence fait partie de ma philosophie bouddhiste. Selon Bouddha, « tout change, tout bouge ». Cela coïncide bien avec les découvertes de la science contemporaine, alors qu’en Occident, on penchait plus vers l’immuabilité du ciel. Aristote pensait que le ciel est le domaine de Dieu qui est parfait. Or on ne peut pas améliorer ce qui est parfait. Le ciel ne peut donc pas changer. C’est ce qu’on appelle l’immuabilité aristotélicienne. Les Anciens voyaient  bien sûr de nouveaux corps apparaître dans le ciel: comètes, météores, etc., mais ils les attribuaient à des phénomènes atmosphériques.

Quand les gens regardent le ciel la nuit, les noms changent aussi selon les cultures...

La Voie lactée, qui nous vient du mythe grec de la giclée de lait divin d’Héra, se nomme le Fleuve d’argent au Vietnam. Chaque civilisation met ses propres rêveries, désirs et aspirations dans le ciel. Les mythes célestes renseignent beaucoup plus sur la culture que le ciel lui-même (rires). La constellation de la Grande Ourse, aux Etats-Unis, c’est The Big Dipper, la grande louche. Pour les Chinois, habitués à une bureaucratie omniprésente, c’est un gratte-papier céleste (rires). L’interprétation des phénomènes naturels dépendait de chaque culture, jusqu’à ce que les récits mythiques soient remplacés par le discours scientifique universel.

Certes, mais la science nous a aussi infligé une série de blessures narcissiques via Copernic ou Shapley...

Après Copernic, on s’est dit que si nous ne sommes pas au centre du système solaire, le soleil doit être au centre de l’univers. Mais patatras, voilà qu’avec Shapley on découvre que notre astre est une simple étoile de banlieue à 27 000 années-lumière du centre galactique de la Voie lactée. Au début du 20e siècle, on pensait que l’univers se réduisait à notre galaxie. Mais Hubble démontre qu’il existe d’autres galaxies bien au delà de la Voie lactée, et on sait aujourd’hui qu’il y en a des centaines de milliards dans l’univers observable. La place de l’homme dans l’univers a été réduite à rien.

Et encore, on ne parle pas des multivers…

Plusieurs théories physiques font appel à ce concept. Certains, comme Andreï Linde, évoquent un modèle inflationnaire, avec un nombre infini d’ «univers-bulles ». Nous serions un univers perdu dans un méta-univers, où chaque univers a propre combinaison de constantes physiques et de conditions initiales. Et il y a la théorie des cordes qui, afin d’unifier la relativité avec la mécanique quantique, postule que les particules élémentaires, qui dans la théorie standard, étaient des points mathématiques, résultent de vibrations de cordes infinitésimalement petites (10-33 cm, la longueur de Planck). Dans ce scénario, nous vivrions dans un univers-brane. A nos trois dimensions spatiales, s’ajouteront au moins 6 ou 7 autres dimensions, mais qui seraient enroulées sur elles-mêmes de manière tellement compacte qu’on ne les perçoit pas. Parce que ces dimensions supplémentaires peuvent prendre des formes d’une variété ahurissante, notre univers n’est qu’un dans un fantastique multivers contenant 10500 univers-branes! Pour moi, ces concepts restent du domaine de la science-fiction, car il n’y a, pour l’instant, aucune vérification scientifique possible de ces scénarios. Cela heurte ma conscience d’observateur. On est plus proche de la métaphysique que de la physique.

Ce qui est plus concret, c’est l’énergie noire, découverte en 1998, qui pousse l’univers dans une expansion éternelle et vers une nuit sans fin...

En regardant dans le passé, c’est à dire en regardant loin, les astronomes ont découvert que le mouvement d’expansion de l’univers a décéléré pendant les sept premiers milliards d’années de son existence, mais qu’il s’est mis à accélérer à partir du huitième milliard d’années après le big bang. On attribue cette accélération à une “énergie noire”, une sorte de force répulsive qui s’oppose à la gravité qui, elle, est attractive et ralentit l’expansion de l’univers. Cette énergie noire, dont on ne connaît pas encore la nature, a ainsi pris le dessus après sept milliards d’années. Et l’univers va s’accélérer de plus en plus. Le cosmos continuera à se diluer et à se refroidir de plus en plus. Dans 100 000 milliards d’années, toutes les étoiles vont s’éteindre, faute de carburant, et l’univers sera plongé dans une nuit glaciale. La température de l’univers, qui est déjà aujourd’hui d’un frigorifique -270 degrés Celsius comparée à sa temperature de 1032 degrés du début, va continuer à diminuer de plus en plus, approchant le zéro absolu de -273 degrés Celsius, la temperature où cesse tout mouvement atomique.

La question la plus détestée des parents est: « papa, maman, pourquoi la nuit est noire ? »

La réponse est simplement : parce que l’univers a eu un début dans le temps ! La question semble naïve, mais elle a constitué un défi pour les plus grands esprits. On ne pouvait pas avoir la réponse avant la théorie du big bang. Si l’univers était infini soit dans le temps, soit dans l’espace, il y aurait une infinité d’étoiles, et chaque fois qu’on regarde dans une direction, notre œil verrait le ciel aussi brillant que le jour. D’autres comme l’astronome amateur allemand Heinrich Olbers en 1823 ont suggéré que la lumière des étoiles devait être absorbée au cours de son voyage dans l’espace. Mais la lumière ne se perd pas, car toute lumière absorbée est réémise ! On sait depuis l’avènement de la théorie du big bang en 1965 que l’univers n’est pas infini, mais qu’il est limité dans le temps (son âge est de 13,8 milliards d’années), et qu’on ne voit que la lumière qui a eu le temps de nous parvenir, c’est à dire dans un rayon de 47 milliards d’années-lumière.

Vous racontez que c’est le père du roman policier, Edgar Allan Poe qui au 19e siècle a eu une intuition géniale pour résoudre ce grand mystère...

Poe a, dans son poème en prose Eurêka (1848) écrit : « Si la succession des étoiles était illimitée, l’arrière-plan du ciel nous offrirait une luminosité uniforme, comme celle déployée par la Galaxie, puisqu’il n’y aurait absolument aucun point, dans tout cet arrière-plan, où n’existât une étoile. Donc, dans de telles conditions, la seule manière de rendre compte des vides que trouvent nos télescopes dans d’innombrables directions est de supposer cet arrière-plan invisible placé à une distance si prodigieuse, qu’aucun rayon n’ait jamais pu parvenir jusqu’à nous ». Il a eu la bonne réponse, mais les les scientifiques ne lisent peut-être pas assez les littéraires ! Poe a ainsi avancé que la nuit est noire non parce que l’univers est limité dans l’espace, comme le pensait Kepler, mais qu’il l’est dans le temps. Il a compris que la lumière, bien que voyageant à la plus grande vitesse possible– 300 000 kilomètres par seconde – met du temps pour parvenir à nos télescopes.

La nuit pose aussi la question des extra-terrestres. Pour le biologiste Stephen Jay Gould, la vie est une telle série de hasards improbables que nous sommes seuls. Vous penchez au contraire pour un « principe créateur ». N’est-ce pas basculer vers le Dessein intelligent cher aux conservateurs chrétiens ?

La cosmologie moderne a démontré que notre présence nécessite un réglage extrêmement précis de l’univers. C’est un fait que les propriétés de l’univers sont définies par une quinzaine de constantes physiques, comme la vitesse de la lumière ou la constante de Planck. Mais on n’a aucune théorie pour expliquer pourquoi elles ont telles valeurs. Et puis il y a les conditions initiales comme la quantité de matière noire, d’énergie noire… Si on varie un tant soit peu ces constantes ou conditions, il n’y aurait pas eu d’étoiles, donc pas d’éléments lourds, et donc pas de vie possible. C’est ce qu’on appelle le principe anthropique faible. Pour moi, c’est une tautologie : puisque nous sommes là, les conditions de l’univers doivent permettre notre existence. Le principe anthropique fort serait de dire que les choses ont été réglées par un “principe créateur”. Je ne crois pas en un dieu barbu personifié qui s’occupe des affaires quotidiennes des gens, mais en un principe panthéiste à la Spinoza ou Einstein, qui se manifeste dans les lois de la nature. C’est bien sûr un pari à la Pascal, car la science nous dit simplement qu’il y a eu un réglage très fin dès le début. Ceux qui ne croient pas en cette nécessité expliquent que tout est dû au hasard. Ils invoquent le concept du multivers. La grande majorité des univers dans ce multivers ont une combinaison perdante de constantes physiques et de conditions initiales, sauf le nôtre qui, par hasard, a la combinaison gagnante. Mais, je l’ai déjà dit, il n’existe aucune preuve observationnelle de l’existence d’un tel multivers. Jusqu’à nouvel ordre, je parie sur un principe créateur plutôt que sur le hasard complet. Mais il ne faut surtout pas confondre ce principe créateur avec le “dessein intelligent” des Créationistes qui pensent que l’univers a 4000 ans et qui rejettent la théorie du Big Bang! Et puisque les lois physiques sont universelles, je ne vois pas pourquoi nous serions les seuls dans l’univers. Ce serait formidable de trouver une autre forme de vie, même des micro-organismes, car ça nous renseignerait énormément sur les conditions de la vie, et nos origines !

A l’aube astronomique, la nuit s’achève pour l’astrophysicien qui doit « mettre le téléscope au lit »...

L’aube astronomique arrive quand le soleil est à 18 degrés sous l’horizon. Pour vos yeux, il fait encore nuit. Mais les détecteurs électroniques attachés au telescope qui enregistrent la lumière sont beaucoup plus sensibles à la lumière solaire, et il faut arrêter les observations. J’envoie toutes les données de la nuit, sous forme numérique, à mon ordinateur à mon université. Elles attendront là mon retour, en toute sécurité. Après une bonne nuit d’observations, le sentiment est vraiment extraordinaire. Par l’enregistrement des informations à travers ce messager fabuleux qu’est la lumière, j’ai l’impression d’avoir avancé un peu plus dans la compréhension de l’univers, d’avoir levé un petit pan du mystère cosmique.

Quelle est votre citation préférée sur la nuit ?

 J’en ai deux. La première est de Van Gogh : « J’ai un besoin terrible de - dirais-je le mot - de religion. Alors je vais la nuit dehors peindre les étoiles ». Cette phrase décrit exactement la connexion cosmique que je ressens. L’autre est celle de Kant : « Deux choses remplissent l’esprit d’une admiration et d’une vénération toujours nouvelles et toujours croissantes : le ciel étoilé au-dessus de moi, et la loi morale en moi ».

LIVRES-HEBDO 15 septembre 2017

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Psychologies Décembre 2017

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Revue Acropolis Décembre 2017

Rencontre avec TRINH XUAN Thuan

Quand un scientifique se connecte avec la poésie du Cosmos

Propos recueillis par Olivier LARRÈGLE

 

Le Cosmos a toujours inspiré les hommes de tous les temps, philosophes, poètes, écrivains, scientifiques à contempler sa beauté et à tenter d’en déchiffrer son mystère. Astrophysicien de renommée mondiale, Trinh Xuan Thuan, nous invite dans son dernier livre « Une nuit », à une méditation poétique sur le Cosmos.

 

L’auteur nous livre sa clarté scientifique et son émerveillement de poète devant ce que lui inspire une nuit d’observation sur le site de Mauna Kea (1) en plein océan Pacifique à 4000 mètres d’altitude avec les plus puissants télescopes du monde.

Acropolis : Avec le titre à la consonance plus poétique que scientifique « Une Nuit », auriez-vous le souhait de vous démarquer de vos ouvrages précédents ?

TRINH XUAN Thuan : En effet, mes autres livres sont généralement des essais scientifiques où je développe un thème particulier en profondeur et où je parle beaucoup moins de mon travail d’astronome de façon personnelle. Aussi, quand la directrice de la maison d’éditions Iconoclaste Sophie de Sivry m’a proposé d’écrire un livre sur ma vie d’observateur du ciel et de « recueilleur de lumière », de suite, j’ai été séduit par l’idée. De plus, elle me proposait d’inclure dans l’ouvrage une belle et abondante iconographie avec des tableaux d’artistes qui ont peint le ciel et des textes d’écrivains qui ont célébré l ‘univers. J’ai voulu tenter l’aventure et Une nuit (2) est né.

A : Pourquoi le titre « Une nuit » ?

T.X.T. : Parce qu’en tant qu’astrophysicien, lors d’une nuit, du crépuscule à l’aube, je recueille et décode la lumière du cosmos. Lorsque la NASA (3) vous accorde le temps et l’opportunité de pouvoir utiliser les plus grands télescopes du monde sur les îles Hawaï au sommet d’un volcan endormi, à un emplacement qui est probablement le meilleur site d’observation de l’hémisphère nord, loin de la pollution lumineuse des villes et avec une atmosphère d’une pureté extraordinaire, une nuit d’observation du ciel prend un tout autre visage.

Le silence de la nuit, la beauté du ciel, la lumière des étoiles s’emparent de vous et vous n’êtes plus uniquement un astrophysicien avec ses équations mathématiques mais une poésie indicible s’installe en vous et s’empare de vous. Un sentiment de connexion cosmique vous remplit. C’est ce que j’ai vécu lors de mes différents séjours à l’observatoire de Mauna Kea. C’est cela que j’ai voulu raconter.

  1. : Comment qualifiez-vous votre livre ?

T.X.T. : Ce livre est plus personnel que les précédents. Il met plus en scène ma sensibilité d’homme face à la splendeur céleste sans que je ne cesse pour autant de m’interroger sur les questions scientifiques et métaphysiques que la beauté et l’harmonie du cosmos m’inspirent. Mais la nuit n’est pas seulement scientifique et poétique. Elle peut aussi regorger de menaces. En fait, quand j’ai grandi au Vietnam, pendant les dix-huit premières années de mon existence, la nuit était souvent synonyme de guerre et de mort. Ce n’est que quand je suis allé en Suisse et en Amérique pour poursuivre mes études supérieures que j’ai appris à connaître la douceur et la paix de la nuit. La nuit est aussi le temps des amants et des rêves aussi bien que celui de la foi, Saint-Jean de la Croix (4) parle, par exemple, de la nuit mystique. Tous ces autres aspects de la nuit sont aussi abordés dans mon livre.

  1. : En tant qu’astrophysicien et homme de sensibilité qu’évoque la nuit pour vous ?

T.X.T. : Le livre raconte les trois parties de la nuit qui rythment l’activité de l’astrophysicien dans un observatoire, face à l’univers. Il explore aussi les réflexions scientifiques et philosophiques que l’observation du ciel étoilé qui semble se perdre à l’infini suscite. J’aborde des questions telles que : pourquoi la nuit est-elle noire (une question beaucoup plus profonde qu’on ne pourrait le croire au premier abord) ? Combien y a-t-il d’étoiles et de galaxies dans l’univers ? Quelle est l’architecture du cosmos ? Y a-t-il une vie et une intelligence extraterrestre ? Sommes-nous des poussières d’étoiles ? L’homme a-t-il un lien avec le cosmos ? L’univers se comporte-t-il selon les principes d’interdépendance et d’impermanence que j’ai appris avec le bouddhisme ?...

  1. : Que pouvez-vous nous dire des trois parties qui donnent vie à « Une Nuit » ?

T.X.T. : La première partie du livre évoque la tombée de la nuit avec le soleil qui se couche et qui plonge dans la couche de nuages en dessous du sommet du volcan endormi. L’œil est ébloui par un festival extraordinaire de couleurs jaunes, mauves et ocres. On se croit flotter dans l’espace. Avec le crépuscule apparaît la Lune mais aussi quelques planètes, puis vient une myriade d’étoiles. La poésie cosmique se met en scène. Me voilà seul, immergé dans un silence absolu. Plongé dans cette immensité cosmique, porté par le mystère de la nuit un sentiment contradictoire s’éveille en moi celui, de la solitude mêlée à la plénitude. Puis vient le cœur de la nuit. Là, j’y exerce mon métier d’astrophysicien, celui de cueilleur de lumière. Je communie avec elle, j’analyse ce qu’elle me dit. Avec la lumière, la nature nous a donné un moyen de connexion avec l’univers et en tant qu’astrophysicien, j’en suis son interprète.

La troisième partie parle de la fin de la nuit et avec l’apparition de l’aube, c’est le soleil qui se lève. Ce qui signale la fin de mes observations. Je pars me reposer et prendre des forces pour la nuit prochaine. La profonde satisfaction d’avoir pu lever un petit pan du grand mystère qui enveloppe l’univers et les belles images des galaxies que j’ai observées au cours de la nuit passée me guident vers mon sommeil. Beauté et interrogation viennent me bercer. Pendant trois nuits, je vivrai dans l’ivresse de ce rythme.

  1. : Avec le titre « Une Nuit » une question d’enfant se pose : pourquoi la nuit est-elle noire ?

T.X.T. : Détrompez-vous, cette question est beaucoup plus profonde que l’on ne le pense. En effet si l’univers était infini, il contiendrait une infinité d’étoiles, et le regard où qu’il se porte vers le ciel, devrait rencontrer la surface d’une étoile, et la nuit devrait être tout aussi lumineuse que le jour. Johannes Képler (5) au XVIIe siècle est le premier à apporter un élément de réponse. Il propose que l’univers n’est pas infini en taille et qu’il ne contient pas une infinité d’étoiles. Mais moins d’un siècle plus tard, l’hypothèse d’un univers infini refait surface avec Isaac Newton (6) et sa théorie de la gravitation universelle, et de nouveau le problème de la nuit noire se pose. Ensuite, on a suggéré d’aitres explications, notamment que la lumière pouvait être absorbée par la poussière. Mais ce raisonnement ne tient pas car tout ce qui est absorbé doit être réémis. La lumière ne se perd pas.

  1. : Vous nous dites que c’est un homme de lettres qui apporte la réponse à la question de la nuit noire ?

T.X.T. : En effet, contre toute attente la bonne solution est venue en 1848 d’un poète américain, le père du roman policier Edgar Allan Poe (1809-1849). Passionné de cosmologie, dans son poème en prose Euréka (1848), il fait preuve d’une intuition fulgurante. Selon Poe, le ciel est noir, non pas parce que l’univers est limité dans l’espace comme le pensait Képler, mais parce qu’il l’est dans le temps. Ainsi, la lumière des objets célestes les plus éloignés n’a pas le temps de nous parvenir et voilà pourquoi la nuit est noire. Mais, les scientifiques n’ont pas l’habitude de consulter des poètes pour leur travail scientifique. L’explication d’Edgar Poe restera lettre morte pendant plus d’un siècle. Elle refera surface avec la théorie du Big Bang qui suppose un début dans le temps. Avec la découverte du rayonnement fossile en 1965 qui assoit la théorie du Big Bang sur une base observationnelle solide, l’intuition prémonitoire du poète est confirmée scientifiquement.

  1. : Dans le livre vous abordez le danger de la pollution lumineuse qui nous coupe de la nuit noire. Que pouvez-vous nous en dire ?

T.X.T. : Nos ancêtres vivaient au rythme du ciel. Aujourd’hui avec la lumière artificielle, notre rythme circadien (7) est perturbé. Parce que notre éclairage n’obéit plus aux rythmes du Soleil et de la Lune, nous avons perdu le contact intime avec le ciet et la nature, ce qui constitue à mon sens une déperdition considérable. Cela me désole qu’un tiers de l’humanité parce qu’elle vit dans les villes, ne pourra jamais goûter au spectacle magique de l’arche de la Voie lactée. La lumière artificielle déstabilise aussi la faune et la flore. Les oiseaux migrateurs en sont les premières victimes. L’éclairage de nuit leur fait perdre leurs repères célestes. Le nombre d’oiseaux tués chaque année aux Etats-Unis dans leur parcours migratoire par collision avec les vitres des immeubles atteint les cent millions.

Aimer la nuit, c’est aussi célébrer le grand rythme de la nature et glorifier la fabuleuse aventure de la Création. C’est protéger l’émotion éminemment poétique et spirituelle qui nous lie à l’univers.

  1. : La poésie du ciel est-elle rompue ?

T.X.T. : La poésie certainement, mais surtout ce sentiment de connexion cosmique qui est très important pour l’équilibre de l’Homme. Je pense que bien souvent, le ciel console quand nous avons des malheurs dans notre vie quotidienne. La contemplation du ciel nous met du baume au cœur. C’est une perte immense pour l’humanité si cette connexion est rompue. C’est pour cela que l’idée de « réserve de ciel étoilé », mise en place depuis 2007 au Québec, autour de l’observatoire du Mont-Mégantic, et en 2009 en France autour de l’observatoire du pic du Midi dans les Pyrénées, me séduit beaucoup. Le but est de protéger les abords des observatoires des agressions de la lumière artificielle par des zones-tampons où la pollution lumineuse serait rigoureusement contrôlée.

  1. : Comment faire pour préserver notre vue du ciel dans des villes qui s’éclairent toujours plus ?

T.X.T. : Tout simplement, on peut illuminer nos villes plus intelligemment. Dans les zones urbaines, la pollution lumineuse est principalement due à des éclairages pointés vers le ciel au lieu d’être dirigés vers le sol, créant un halo lumineux au-dessus des villes qui voile le ciel. Avec des abat-jour et des éclairages directifs, des ampoules à vapeur de sodium, et des minuteries pour éclairer seulement lorsque c’est nécessaire, nous pourrions venir à bout de ce gaspillage d’énergie et contribuer à ralentir le réchauffement de la planète, l’électricité étant produite principalement à partir d’énergies fossiles.

  1. : La lecture du livre « Une Nuit » nous interroge sur notre place dans l’univers et la responsabilité que nous avons en tant qu’être humain. Qu’aimeriez-vous nous dire ?

T.X.T. : Tout d’abord je voudrais citer une pensée de Van Gogh que j’ai citée dans mon livre et qui apporte un élément de réponse à votre question.

« J’ai un besoin terrible — dirai-je le mot — de religion, alors je vais la nuit dehors pour peindre les étoiles ».

L’astrophysique moderne a mis en évidence l’intime connexion de l’homme avec l’univers : je suis fait de poussières d’étoiles, de même que toute la vie et le monde matériel qui m’entourent. Nous sommes tous interdépendants car nous sommes tous les enfants des étoiles. Nous partageons tous une même généalogie cosmique qui remonte à 13,8 milliards d’années. Frères des gazelles des savanes et cousins des coquelicots des champs, nous portons tous en nous l’histoire cosmique. Savoir que nous sommes interdépendants, tous connectés à travers l’espace et le temps, a une conséquence morale et éthique profonde qui touche à notre sentiment de compassion et d’empathie. Le mur que notre esprit a dressé entre « moi » et « autrui » n’est qu’illusion ; notre bonheur dépend de celui des autres. La magnifique fresque historique commune de nos origines devrait aiguiser notre sens d’une responsabilité universelle et nous inciter à joindre nos efforts pour résoudre les problèmes de guerre, de pauvreté, de famine et de maladie qui menacent l’humanité et la planète.  

  1. : Dans « Une Nuit » vous présentez une facette de vous plus intime que la plupart de vos lecteurs ignorent ?

T.X.T. : Oui, ce livre me donne l’opportunité de mieux faire connaître au lecteur les auteurs et les artistes qui ont peint ou écrit sur La Nuit, que j’admire et qui m’accompagnent dans ma vie d’homme. J’y livre aussi les réflexions métaphysiques et philosophiques que me suggère l’observation du ciel étoilé pendant la nuit. Au niveau scientifique, on y trouve un condensé de mes écrits précédents, distillés à travers le prisme de la nuit. J’espère que j’ai pu transmettre au lecteur les profonds sentiments de beauté et d’harmonie qui me remplissent invariablement lors de mes nuits d’observations sur le site de Mauna Kea.

Enfin je conclurai notre entretien avec cette pensée d’Emmanuel Kant que j’ai citée dans Une Nuit et qui résume bien l’esprit du livre : « Deux choses remplissent l’esprit d’une admiration et d’une vénération toujours nouvelles et croissantes […] : le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi ».

(1) Ensemble d’observatoires astronomiques indépendants comptant quelques-uns des télescopes les plus grands et les puissants du monde, situés au sommet du volcan bouclier endormi de Mauna Kea, (dans une zone de 2 km2) sur l’île d’Hawaï

(2) Paru aux Éditions L’Iconoclaste, 2017, 247 pages

(3) NASA : National Aeronautics and Space Administration, est l'agence gouvernementale qui est responsable de la majeure partie du programme spatial civil des États-Unis

(4) Prêtre de l’ordre Carmel (1542-1591), réformateur, écrivain mystique, saint et docteur de l’Église. Il est considéré comme l’un des plus importants poètes lyriques de la littérature espagnole. Il a écrit notamment, La nuit obscure, Les cantiques spirituels.

(5) Astronome allemand (1571-1630) qui a étudié l’hypothèse héliocentrique de l’astronome polonais Nicolas Copernic (1473-1543). Il a découvert les relations mathématiques dites Lois de Kepler qui régissent les mouvements des planètes sur leur orbite. 

(6) Astronome anglais Isaac Newton (1643-1727) découvreur entre autres de la théorie de la gravitation universelle.

(7) Rythme de 24 heures défini par la rotation de la Terre.

SUD OUEST 26 novembre 2017

SUD-OUEST-26NOV17

Ebdo décembre 2017

  • Pourquoi la nuit est noire ?

C’est une question apparemment naïve mais en réalité très profonde : la question de la nuit, c’est la question de la finitude de l’univers. En 1610,  l’astronome allemand Johannes Kepler raisonne ainsi : si l’univers est infini dans l’espace, il contiendrait une infinité d’étoiles. Ce qui impliquerait que où que notre regard se pose dans le ciel, il croiserait la surface d’une étoile. Ce qui rendrait la nuit tout aussi lumineuse que le jour. En d’autres termes, il ne devrait pas y avoir d’alternance du jour et de la nuit, il devrait faire toujours jour. Or il n’en est rien. Kepler en déduit que l’univers n’est pas infini en taille et qu’il ne contient pas une infinité d’étoiles.

En 1687, Newton revient sur cette question de la finitude de l’univers mais à travers le prisme de sa théorie de la gravité universelle. Selon cette théorie, si l’univers est fini, toutes les parties de l’univers devraient s’effondrer vers son centre sous l’effet de la gravité. Or c’est le contraire qui est observé. Il conclut que l’univers est infini et la question de la nuit noire revient sur le tapis !

Le premier qui va y répondre est un écrivain. En 1848, Edgar Allan Poe a l’intuition de génie qu’il ne faut pas parler d’un univers infini dans l’espace, mais dans le temps. Le père du roman policier avait compris que la lumière met du temps pour nous parvenir, que nous découvrons les objets célestes avec retard. Parce que le cosmos est limité dans le temps, la lumière des objets célestes les plus éloignés n’a pas eu le temps de nous parvenir, et quand nous regardons dans leur direction, la nuit apparaît noire. Une intuition que la théorie du Big Bang validera scientifiquement en 1965 : selon la cosmologie moderne, l’univers est né dans une violente déflagration il y a 13,8 milliards d’années.

Pour résumer, la nuit est noire parce que l’univers a eu un début dans le temps.

  • Combien d’étoiles peut-on voir la nuit ? Sont-elles toutes vivantes ?

A l’oeil nu, on peut voir environ 3 200 étoiles par hémisphère. Parce que la vitesse de la lumière est finie – 300 000 kilomètres par seconde ; un tic-tac, et elle a déjà fait sept fois le tour de la Terre -- elle nous permet d’explorer le passé de l’univers. Si nous voyons les personnes et les objets qui nous entourent avec seulement une fraction de seconde de retard, le délai pour les étoiles et les galaxies est autrement plus important. Et il est d’autant plus grand que les objets célestes sont plus éloignés. Ainsi la Lune nous apparaît telle qu’elle était il y a un peu plus d’une seconde, le Soleil tel qu’il était il y a 8 minutes, la plus proche étoile telle qu’elle était il y a 4,3 années, Andromède, la plus proche galaxie semblable à la Voie lactée, telle qu’elle était il y a 2,3 millions d’années. Et ainsi de suite. Autrement dit, certaines étoiles dont la lumière parvient aujourd’hui à nos télescopes pourront ne plus être vivantes, mais nous ne saurons la nouvelle de leur mort, que des millions voire des milliards d’années plus tard. Regarder avec un télescope, c’est donc remonter le temps et voir le passé des objets célestes.

  • Est-ce que la nuit subit une mutation écologique sous l’effet du réchauffement climatique ?

Le réchauffement climatique proprement dit n’altère pas l’existence de la nuit qui dépend seulement de la rotation de la Terre - même si, comme le jour, la nuit se réchauffe.

Le grand fléau de la nuit, c’est la pollution lumineuse. L’humanité a longtemps été connectée avec le ciel et la nature, mais aujourd’hui, avec la lumière artificielle, nous avons perdu ce lien intime. Parce que notre éclairage ne dépend plus du Soleil et de la Lune, nous ne vivons plus selon les rythmes cosmiques. La pollution lumineuse nous prive du spectacle du ciel. Un tiers de l’humanité qui vit dans les villes ne pourra jamais goûter au spectacle magique de la Voie lactée. Les astronomes ne peuvent plus faire leur travail.

La lumière artificielle déstabilise aussi la faune et la flore. Ainsi les oiseaux migrateurs sont complètement déboussolés. L’éclairage de nuit leur fait perdre leurs repères célestes, et on estime que près d’une centaine de millions d’entre eux meurent chaque année aux Etats-Unis en s’écrasant sur les immeubles de verres et d’acier des grandes villes. La pollution lumineuse peut aussi brouiller le déplacement de certaines espèces pollinisatrices comme les papillons de nuit. Cela a des conséquences directes sur la flore pour laquelle cette pollinisation est nécessaire pour prospérer. Préserver la nuit, c’est non seulement protéger l’émotion éminemment poétique et spirituelle qui nous lie à l’univers, c’est aussi rendre hommage au grand rythme de la nature.

  • On se souhaite « bonne nuit » avant d’aller se coucher ; pour vous, c’est quoi une bonne nuit ?

Pour l’astronome que je suis, une nuit est bonne quand le ciel est dégagé, sans aucun nuage à l’horizon, quand l’air est calme et tranquille et quand le télescope et les instruments qui lui sont attachés marchent à la perfection, sans aucun problème technique ! Les nuits d’observation aux grands observatoires sont extrêmement difficiles à obtenir (j’en ai en moyenne 3 ou 4 par semestre), et il s’agit de ne pas les rater !

Une bonne nuit d’observation, c’est une nuit où je peux recueillir la lumière des astres dans toute sa pureté et m’en servir pour déchiffrer le code cosmique. La lumière est le moyen principal dont l’homme dispose pour se connecter au cosmos.

Dans mon enfance au Vietnam, pendant les deux guerres française et américaine, la nuit était pleine de menaces, de guerre et de mort. C’est seulement en arrivant en Occident que j’ai pu goûter aux douceurs de la nuit et découvrir sa dimension spirituelle et apaisante.

Je me suis réconcilié avec la nuit.

  • Est-ce que la Terre est la seule planète à avoir des jours et des nuits ?

Chaque planète tourne autour d’elle-même, donc chaque planète a des jours et des nuits. La succession de leurs jours et de leurs nuits est déterminée par le rythme de cette rotation. Par exemple, Vénus tourne très lentement, sa période de rotation est de 243 jours, les jours et les nuits vénusiennes seront donc environ 122 fois plus longs que les nôtres. Le Soleil s’y lève à l’ouest en raison de la rotation rétrograde de Vénus. Par contre Mars a une période de rotation presque semblable à celle de la Terre (24,5 heures) et donc la durée des jours et des nuits martiennes est très similaire à celle des jours et nuits terrestres.  

  • Pensez-vous qu’un jour, il n’y aura plus de succession de jour et de nuit sur Terre?

La nuit éternelle sur Terre, c’est ce qui arrivera dans 5 milliards d’années quand le Soleil mourra. Cela laisse du temps à l’humanité pour trouver une nouvelle étoile, une nouvelle source d’énergie pour entretenir la vie ! Mais à terme, dans 100 000 milliards d’années, toutes les étoiles vont s’éteindre, faute de carburant, et l’univers sera plongé dans une nuit glaciale.

  • A quoi rêve un astrophysicien, la nuit ?

Je rêve de m’installer sur la face cachée de la lune, avec un grand télescope. Là, sans atmosphère, j’assisterai à la nuit la plus pure qui existe et je découvrirai les secrets de l’univers.

Le Monde des religions Février 2018

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La Dépêche du Midi - 7 août 2018

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